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14/12/2009

Interview de Luc Brunschwig.

Luc Brunschwig, le scénariste du Sourire du clown,Makabi, Le pouvoir des innocents , la mémoire dans les poches ...s'est prêté au jeu de l'interview.
Samba est donc ravi de pouvoir la partager avec vous.

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Luc, j'ai pu lire que la BD est une véritable passion pour toi depuis ton enfance, c'est toujours le cas ou voudrais tu toucher à d'autres domaines comme le cinéma ?

Ma passion véritable, c’est d’inventer des histoires… même pas de les écrire (qui est souvent douloureux parce que je ne suis pas un écrivain « naturel ») mais juste les inventer, imaginer les relations entre les personnages, les émotions qui les animent, qui les dynamisent, qui les font faire ce qu’ils font… susciter des questionnement, nuancer des portraits, car aucun être humain n’est fait d’une seule pièce, et surtout, explorer des situations inédites pour les comprendre et les intégrer à ma compréhension du monde…
Tout ça pour dire que ces histoires peuvent intégrer tout type de médias (roman, ciné, jeux vidéos…) j’en serais heureux, mais ce n’est pas une obligation du moment que ces histoires s’épanouissent dans ma tête et me donnent du plaisir (j’ai comme ça des histoires qui traînent pendant 10 à 20 ans dans mes neurones avant de devenir un scénario, sans que j’en ressente de frustration).
Reste que la BD m’a toujours fasciné depuis l’enfance (quand j’ai découvert Strange et les super héros américain, en fait), que c’est un médias relativement simple d’abord (deux à trois personnes, un éditeur et on peut refaire le monde pour un résultat qui ressemblera à 80 % à ce qu’on en espérait au départ… ce qui est loin d’être le cas du jeu vidéo et du cinéma (où il y a trop d’intervenants qui parasitent l’envie de départ))…
Donc la BD reste pour l’instant mon mode d’expression favori et en plus, j’ai la chance que des gens aient envie d’éditer ce que j’ai envie d’écrire sans la moindre censure, alors que mes options peuvent parfois disqualifier une partie de mon public potentiel…


J'aimerais savoir comment tu procèdes pour réaliser un scénario, travailles tu seul de ton coté ou alors s'agit il d'une concertation aigue avec le dessinateur ?

C’est d’abord un travail solitaire… une envie, souvent une scène qui m’apparaît sans que je comprenne très bien qu’elle est son sens, mais qui m’interpelle… ensuite, je procède en élargissant les cercles autour de cette scène, j’essaie de comprendre dans quel contexte cette scène peut s’inscrire, ce qui me fournit un contexte socio-politico-culturel riche que je vais exploiter pour construire mon histoire, y trouver un fil conducteur et des personnages.
Puis, je vais développer les personnages, jusqu’au moment, où ils seront si évident qu’ils dirigeront eux-mêmes l’histoire que j’ai construite, lui donnant son originalité et sa saveur particulière. Je laisse reposer le tout jusqu’à ce que je rencontre un dessinateur que l’histoire en question est susceptible d’enthousiasmer au point d’y consacrer 10 ans de sa vie. Quand le travail graphique commence, on discute énormément et j’essaie d’intégrer ce que le dessin particulier de mon complice apporte à l’histoire… parfois, un personnage secondaire, de part l’attrait physique qu’il exerce, voit son rôle se développer, ou l’exploitation d’un lieu devient plus original en découvrant la vision que le dessinateur en a.


dyn007_original_500_637_jpeg_2551150_39ade81beb6457ca8685ee107897a7f0Le tome 3 du sourire du clown vient de sortir et de clôturer cette série, on y perçoit facilement la touche « Brunschwig » avec une prédilection pour les rapports humains dans une situation conflictuelle. Est ce genre d'histoire que tu préfères partager avec le lecteur ?

Oui… ce que j’aime le plus c’est raconter des personnages en train d’évoluer, de se révéler, d’acquérir une compréhension, qu’il n’avait pas avant, du monde qui les entours et d’eux-mêmes. Or, il est évident qu’un conflit, une situation de crise, permet de sortir un personnage de la torpeur dans laquelle la vie a tendance à l’enfermer, du confort dans lequel chacun s’installe pour pouvoir s’imaginer être heureux… il me semble qu’on ne se bouge, le plus souvent, que quand les choses vont mal, plutôt que quand tout va bien…
Comme on dit, les gens heureux n’ont pas d’histoire… donc, je plonge mes personnages dans des situations de crises (plus ou moins grandes) pour voir comment ils vont y évoluer et ce qu’ils seront devenus en en sortant.


Comme pour le pouvoir des innocents, le sourire du clown parle de problèmes très actuels, ne serais tu pas un peu visionnaire ?

Ca s’est drôle, parce que je crois que j’étais l’ado le plus largué de la planète. J’avais une incompréhension presque totale du monde dans lequel j’évoluais, de la façon de se comporter avec les gens de mon âge ou avec les adultes. Je vivais quasi en vase clos entre mes parents et mon frère et le reste me semblait étrange et presque incompréhensible… puis un jour, j’ai décidé qu’il était temps de tisser des liens avec ce monde bizarre et de l’appréhender… c’est devenu mon sujet de prédilection, une vraie passion et curieusement, tout en le comprenant je me suis mis aussi à imaginer au-delà de son présent, sans penser une seconde que ça finirait par avoir un écho dans le réel.


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Peut-on voir aussi dans le sourire du clown des références cinématographiques ?

Oui, dans le sens où nous faisons plus ou moins consciemment référence à un type de cinéma bien français qui est celui de Carné-Prévert (Le Jour se Lève, Quai des Brumes)… qu’on a qualifié à l’époque de « réalisme-poétique »… C’est ce « réalisme-poétique » qu’on voulait  pour le Sourire… un contexte réel, mais une façon d’évoquer de vrais sujets de façon décalée, pour les rendre touchants, attrayants, sans occulter le fond : les vrais problèmes de la banlieue.

 

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Y a-t-il un message politique dans le sourire du clown, je suppose que le mauvais rôle du curé n'est pas innocent ?

Je dirais plutôt que le rôle du curé est un catalyseur, qu’il n’est pas question pour nous d’accabler la religion, mais de s’inquiéter du manque de réaction du maire, du président de la République, de la préfecture à ce qui se passe dans l’enceinte des Hauts-Vents… c’est un message à tous ceux qui pensent que cette violence qui enflamme les cités est normale, qu’il n’y a rien d’autres à attendre des habitants d’une banlieue qu’un comporte violent, quasi animal…
Le curé installe son pouvoir parce qu’il sait comment éteindre l’incendie qu’il a lui-même allumé… Ce qu’il fait parait tellement miraculeux que les institutions de la République lui confie quasi aveuglément les clés des Hauts-Vents, en se lavant les mains de ses véritables intentions.
Pourquoi ne cherche-t-on jamais à comprendre ce que cache toute cette violence et surtout pourquoi ne réagit-on pas face à ça par autre chose qu’une montée supplémentaire de la violence… ???
En agissant ainsi, en abandonnant des pans entiers de notre pays, on créée un désespoir infini qui amène les habitant des banlieues à se tourner vers des personnes hors du cadre institutionnel, qui s’intéressent vraiment à leur désarroi, qui leur promettent de changer tout ça, mais dans quel but ?
Intégrisme, terrorisme, racket, vente de drogue… ???


Tout le monde s'attend à voir maintenant une 3 ème collaboration avec Laurent Hirn, on se trompe ?

Non, non ! Nous reviendrons dès l’année 2010 (enfin on l’espère sincèrement) pour donner une suite au Pouvoir des Innocents. Ce n’est pas une suite qu’on fait pour surfer sur notre « plus grand succès », mais parce qu’on avait imaginé, en achevant le Pouvoir, ce que pourrait être New-York et les USA après 10 ans de Jessica Ruppert à la tête de la Grosse Pomme. Le contexte socio-politique que tout cela nous avait laissé entrevoir était fascinant, comme si, avec l’accession de Jessica à un poste important de la vie politique américaine, on avait réussi à bouleverser l’histoire de ce pays…
Mais si le contexte était intéressant, nous n’avions pas alors d’histoire à raconter dans ce cadre. On s’est donné le temps du Sourire du Clown pour voir si on avait quelque chose d’intéressant à y développer et il s’est révélé que c’était le cas (du moins, nous en sommes convaincus. A vous de nous dire si nous avons eu raison)…
Ce nouveau cycle, qui peut se lire indépendamment du Pouvoir des Innocents, s’appellera les Enfants de Jessica et se déroulera aux USA en 2007.
Mais ce n’est pas tout. En y réfléchissant, on s’est rendu compte qu’il était impossible de passer de 1997 (année durant laquelle se déroule le Pouvoir des Innocents) à 2007, sans évoquer le 11 septembre 2001. L’attentat à-t-il eu lieu ? Pourquoi ? Le fait que Jessica soit à la tête de New-York plutôt qu’un maire républicain change-t-il quelque chose à ce qui s’est passé… et Joshua Logan ? Que devient-il ? Réussira-t-il à prouver son innocence alors que tout l’accable ? Lui que les journaux ont qualifié de « plus grand terroriste ayant jamais foulé le sol américain », que devient son histoire confrontée à ces autres actes terroristes… ?
Bref, nous avons été quasi contraint (mais c’était plutôt agréable) de développer un cycle parallèle qui s’étalera de 1999 à 2001 et qui s’intitulera Car l’Enfer est Ici. Laurent Hirn est dans le coup, puisqu’il en assure les story-board, mais le dessin a été confié à l’excellentissime David Nouhaud (Maxime Murêne) dont le travail sur les premières planches nous enchante.

 

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Laurent Hirn, d'abord un ami?

Plus qu’un ami, un frère depuis 20 ans (on s’est rencontré en janvier 1990). Dès le jour où on a fait connaissance, l’entente a été parfaite. Certains disent que la confrontation permet d’avancer. Dans notre cas, c’est la compréhension de nos envies communes et le plaisir de se mettre tous les deux au service de la même histoire qui nous conforte dans notre envie de continuer ensemble et de progresser pour se surprendre, s’étonner toujours.
C’est Laurent aussi qui m’a conforté dans mon écriture, qui m’a poussé à aller jusqu’au bout de la personnalité de mes personnages. Laurent est bien davantage intéressé à l’idée de raconter une histoire puissante, des personnages forts, qu’à faire de belles images illustratives… et puis, quel talent pour exprimer les émotions !!!

J'ai pu constater que tu aimes partager tes idées avec tes lecteurs, c'est un échange que tu apprécies ou que tu redoutes ?

Le pire pour une histoire, c’est de laisser les gens indifférents. Mes copains et moi, on fait des livres pour bousculer les gens, les faire penser. Obtenir des réactions est donc notre première victoire et à moins de tomber sur une tête de nœud, échanger avec quelqu’un n’est jamais quelque chose à redouter. On envoie un message. Voir comment il est perçu est toujours passionnant, même si on peut s’attrister d’avoir été mal compris…

Si le sourire du clown remporte le sondage de la meilleure BD du mois (sur le blog samba bugatti), tu organises une méga fiesta à Strasbourg ?

HAHAHA ! Carrément ! Mais je ne vis plus à Strasbourg depuis longtemps, mais en Touraine…

Est-ce qu'il y a des chances qu'on puisse te voir bientôt en Belgique ?

On parle d’une tournée belge comme on a fait une tournée française sur quelques dates, mais je ne suis pas sûr que ça va pouvoir se faire… 2010 s’annonce chargé, bien occupé par le double retour du Pouvoir des Innocents et le tome 3 de Holmes.

Bière ou vin ?

Les deux, mon général… mais plutôt vin blanc.

Dedicace_Angus_Powderhill_2_1J'ai pu lire que ce serait (l'excellent) Kris qui reprendrait Angus Powderhill, est ce toujours d'actualité ?


C’est toujours d’actualité, sauf que, le tome 3 dont j’ai écrit la première moitié et dont Kris a assuré la seconde moitié, est fini depuis près d’un an et que les Humanos ne le sortent pas. Leurs difficultés financières sont si importantes qu’ils voient la sortie d’Angus 3 comme un risque. Il faut dire que la série est bien oubliée (ça fait 6 ans qu’il n’y a pas eu de nouveauté et ce tome 3 ne marque même pas la fin de l’histoire, ce qui est toujours problématique pour relancer l’intérêt du public).
Attention, je ne leur donne pas raison… on ne s’engage pas à publier un album pour le laisser aux oubliettes… mais je comprends, au vu de leur situation, qu’ils ne se précipitent pas pour le sortir.






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Qu'en est-il également de Makabi ?

Dupuis s’est rendu compte, avec l’intégrale du premier cycle, que les histoires de Makabi avaient besoin d’être lues dans leur totalité pour que les lecteurs en saisissent toute l’originalité. Ils ont donc (très courageusement) décidé de publier le second cycle d’une seule traite. Ca va faire un méga album de près de 160 pages… qu’ils comptent vendre comme l’équivalent en BD d’un bon gros polar… Tout ça doit sortir en juin 2010 (il reste 4 pages noir et à blanc à Olivier Neuray pour arriver au bout de cette seconde histoire qui va, je l’espère, surprendre et bouleverser ceux qui voudront bien s’y intéresser). A priori, Dupuis est prêt à enchaîner sur un troisième cycle. J’attends confirmation et signature du contrat pour me réjouir complètement.

J'aurais aimé avoir ton avis sur l'évolution numérique de la BD, est ce qu'il faut la crainte ou s'adapter à ce nouveau support ?

Honnêtement, je ne me suis pas trop penché sur la question… je n’ai donc pas d’avis pour l’instant.



dyn003_original_250_333_jpeg__11903c20e333b695a207b347ad76eaf6As-tu eu récemment un coup de coeur pour une BD ?

J’ai été fasciné par la densité et la qualité de réalisation du tome 1 de Il Etait une Fois en France de Nury et Vallée… les deux tomes suivants m’ont un peu déçu, car moins denses et moins rigoureux en terme de réalisation et de narration, même si tout ça reste très qualitatif.

Que peut-on te souhaiter pour 2010 ?

Un joyeux 20e anniversaire dans la BD et 20 années supplémentaires…

Un petit questionnaire de Proust pour finir.

Qui aimerais-tu être ?

Moi.
Je précise juste avant de passer pour un gros auto-satisfait que ce n’était pas vrai il y a 10 ans et ça pourrait ne plus l’être dans 10 ans. Je suis juste heureux d’être ce que je suis en ce moment très précis.


Où aimerais-tu vivre ?

Là où j’habite, à Neuillé le Lierre.
Là encore, je précise que j’ai toujours plus ou moins détesté les endroits où j’habitais, sauf depuis 4 ans, où j’ai trouvé une maison et un bout de France qui m’enchantent.


Pour quelle faute as-tu le plus d'indulgence ?

Celle qu’on commet sans intention de faire du mal.

Quel est ton héros de BD préféré ?

Matt Murdock

Quel est le trait principal de ton caractère ?

La Bienveillance.

Qu'apprécies-tu le plus chez tes amis ?

Leur confiance.

Quel est ton principal défaut ?

L’angoisse dès que quelqu’un à 5 minutes de retard.

Que détestes-tu le plus ?

L’absence de bienveillance

Ta devise ?

Si tu veux garder quelque chose, il ne faut pas avoir peur de le perdre.

Comment aimerais-tu mourir ?

Un jour où tout va bien.

Une question que tu aurais voulu avoir mais que je ne t'ai pas posée ?

A toi de me dire ?

 

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